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Pour racheter le passé – Hommage à Madiba

Father Michael Lapsley, SSM

Père Michael Lapsley, SSM
Directeur de l’Institut pour la guérison des mémoires
Le Cap

« Je suis un pur produit du peuple d’Afrique du Sud »

Imaginez un instant ce qui serait arrivé si Nelson Mandela, en sortant de prison, s’était écrié : « Cette fois-ci, on les aura tous ». C’est par millions que nous serions morts. Illustration du dicton qui dit « se venger, c’est boire du poison en espérant que quelqu’un d’autre en mourra ». Tel ne fut pas le cas avec Mandela. Au contraire, il a déclaré : “Jamais, au grand jamais, cette belle terre ne subira de nouveau l’oppression des uns par les autres".

Lorsque Nelson Mandela est sorti de prison après 27 ans, le monde entier a été étonné, voire époustouflé. Aucune trace de ressentiment ! Aucun mot de haine, ni de vengeance n’a effleuré ses lèvres. Au contraire, il a redit les paroles qu’il avait prononcées avant son emprisonnement à vie : son engagement à promouvoir une société commune dans laquelle nous pourrions vivre ensemble en paix, en êtres humains. La présence de son gardien de prison, auquel avait été réservée une place d’honneur à son investiture, était un symbole très fort de cette nation dans laquelle les ennemis d’hier étaient appelés à devenir des amis.

Ces 27 années ont été comme un creuset, un feu purifiant. Du 11 février 1990 au 5 décembre 2013, Mandela a réussi à racheter le passé, à faire jaillir la vie de la mort, le bien du mal.

Nelson Mandela a passé 27 ans en prison. Est-ce que c’était un mal ? Bien sûr que oui ! Il s’agissait d’un acte criminel, qui n’aurait jamais dû être commis. Et pourtant le fruit produit par toutes ces années de captivité est une merveille.
Madiba a compris très tôt que le chemin de la liberté passe par le sacrifice, et en particulier le sacrifice de soi. Aujourd’hui, nous savons que ceux qui lui étaient très proches lors du procès pour trahison ne souhaitaient pas qu’il prononce la dernière phrase de son discours : "pour cela, je suis prêt à mourir”, mais lui a insisté pour le faire.

Il y a eu de nombreux Nelson Mandela – et il en existe encore beaucoup d’autres – qui refusent la haine et le ressentiment. Notamment parce que ceux qui étaient engagés dans la lutte ont pu donner un sens à leurs souffrances.

Mais, en ce moment même, alors que nous vaquons les uns et les autres à nos occupations quotidiennes, de très nombreux citoyens d’Afrique du Sud restent encore marqués par des blessures multiples, qui transcendent les générations.

Le projet de loi le plus débattu lors de la première période législative du nouveau parlement démocratique a été celui visant la création de la Commission « Vérité et Réconciliation », présidée par l’autre autorité morale de la nation, Desmond Tutu. Madiba a compris qu’il était le président d’un peuple meurtri. Il nous fallait encore reconnaître le passé, nous avions tous besoin de raconter notre vécu et il nous fallait trouver un chemin pour racheter notre passé.

Je suis un Sud-Africain d’origine néo-zélandaise. Lorsque je suis arrivé en Afrique du Sud en 1973, Nelson Mandela était déjà depuis longtemps en prison. Les médias le présentaient comme un terroriste dangereux. Tellement dangereux qu’il ne nous était pas possible de lire le moindre de ses textes et qu’il était interdit de publier sa photo. Lors d’une visite à mon pays d’origine en 1975, j’ai emprunté à la bibliothèque municipale « Il n’y a pas de voie facile vers la liberté », de Nelson Mandela. Quel choc lorsque j’ai constaté que ce dangereux terroriste était un révolutionnaire qui se battait non seulement pour les Noirs mais également pour les Blancs ! Il prenait en compte non seulement les espoirs des Noirs mais aussi les craintes des Blancs. Nelson Mandela et, plus tard, Oliver Tambo allaient devenir mes modèles de vie, à tel point que je pouvais dire : la lutte, c’est aussi ma vie.

Trois mois après la libération de Nelson Mandela, mes deux mains m’ont été arrachées par l’explosion d’une lettre piégée, qui se trouvaient cachée dans deux revues religieuses. Mes années de combat, suivant l’exemple de Mandela, Tambo et Huddleston, m’avaient préparé à l’idée de mourir, mais pas à la perspective d’un grave handicap permanent. Cependant, j’ai pu donner un sens à cette perte, malgré mon deuil et ma douleur. Tout comme dans l’expérience de Mandela, de nombreuses personnes ont réagi face à mon attentat : mon histoire a été saluée avec respect. On a prié pour moi, on m’a donné des signes d’amour et de soutien.

Parmi tous les hommages rendus à Tata Madiba, de très nombreuses personnes ont dit que, lors de leurs rencontres avec lui, elles s’étaient senties reconnues.

Moi-même, à ma modeste manière, et inspiré par Mandela et tant d’autres femmes et hommes héroïques, j’essaie de donner à toutes les personnes que je rencontre le sentiment qu’elles sont uniques et précieuses.

Et, comme Madiba, je me suis entouré de tout un groupe de personnes. Ensemble nous avons créé l’Institut pour la guérison des mémoires. Inspirés et guidés par l’exemple de Mandela et sa décision de créer la Commission « Vérité et Réconciliation », nous cherchons à créer des espaces de bienveillance et de sécurité, dans lesquels la guérison peut se produire, parce que des personnes s’y sentent reconnues et respectées.

Un an après son investiture présidentielle, Nelson Mandela a inauguré la première Conférence de solidarité entre l’Afrique australe et Cuba, que j’ai présidée. Il ne faut pas oublier que, si Madiba est devenu un bon ami du Président Bill Clinton, il a été également un ami fidèle et proche du Président Fidel Castro, qui est resté attaché à notre combat tout au long de sa vie. Mon bon ami Gerardo Hernandez est l’un des « 5 de Cuba », qui se retrouvent injustement incarcérés dans des prisons des Etats-Unis. Une photo de Nelson Mandela est accrochée au dessus de son lit. Quel hommage extraordinaire serait rendu à la mémoire de Nelson Mandela si la très grande délégation américaine présente aux funérailles insistait, en rentrant aux USA, pour que le Président Obama libère les 5 de Cuba immédiatement.

Ce n’est jamais le bon moment de devenir orphelin. Voilà une des choses que nous avons ressenties ces derniers jours. Nous avons tous perdu un père. Et donc nous pleurons et, en même temps, nous rions and faisons la fête en honneur du trésor qui nous a été offert en la personne du plus grand leader de notre époque.

Nous ne pouvons que nous émerveiller en constatant que tant de personnes chez nous et à travers le monde, notamment nos jeunes, écoutent et lisent les paroles de Nelson Mandela. Celles-ci nous invitent à incarner et rayonner l’esprit de paix, de guérison et de réconciliation.

Je ne crois pas que ce soit en donnant son nom à beaucoup de monuments que nous permettrons à Nelson Mandela de reposer en paix. En revanche, je suis certain qu’il reposera en paix si nous cherchons dans nos vies à construire un monde plus doux, plus généreux, plus juste, et donc plus paisible, inspirés par son exemple.

A présent, c’est à nous d’agir.


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