Actualité et perspectives en Syrie : une guerre autant mondiale que syrienne

Le témoignage du Père Nawras s.j., Directeur du JRS Syrie

Plus de 80 personnes se sont retrouvées à l’invitation de la Communauté du Christ-Roi, de la CVX, de Caritas Luxembourg et de « Reech eng Hand » pour rencontrer le Père Nawras s.j., actuel Supérieur des Jésuites en Syrie et Directeur du JRS Syrie.

Le Père Nawras a souligné le fait que la situation en Syrie est beaucoup plus compliquée et les acteurs du conflit beaucoup plus nombreux qu’on ne l’imagine.
Tout a commencé par un changement de régime voulu par des gens sincères, qui ont été ensuite manipulés entre autres, et comme nous le sommes aussi, par le manque d’objectivité des médias. Ces personnes, aujourd’hui sans voix, sont les premières victimes du conflit.
Alors où est la vérité, qui sont les responsables du conflit ?

Des divisions sans fin

Selon le Père Nawras, aucune des parties prenantes au conflit n’a totalement raison, ni totalement tort. La vérité est comme perdue, diluée.
La communauté alaouite est diabolisée car le Président est alaouite mais cette communauté a été persécutée pendant des siècles, de même les Druzes, les Kurdes…
Les Kurdes sont eux-mêmes divisés selon de multiples courants : islamistes ou laïcs, chiites ou sunnites, différentes tendances politiques, différentes loyautés...

Pour trouver une solution au conflit, il faudrait l’engagement toutes les personnes de bonne volonté, de toute l’Église.
Mais l’Église du Moyen Orient est elle-même un problème : depuis 50 ans elle s’est laissé confisquer la parole, à cause d’un problème de leadership et d’identité. Elle est aussi divisée en 17 églises.
Pourtant l’Église de Syrie aurait pu créer des ponts car seules les communautés chrétiennes étaient capables de vivre en paix avec les autres communautés. Aujourd’hui il existe tellement de communautarismes et les communautés chrétiennes sont tellement éparpillées qu’elles ne sont plus visibles. Ce sont les chrétiens qui souffrent le plus car ils sont les plus faibles.
Il y avait 75.000 à 100.000 chrétiens avant la guerre dans le Kurdistan syrien, il n’en reste plus qu’au maximum 10.000 aujourd’hui.

L’Islam a également un problème interne, que seuls les musulmans peuvent résoudre car personne ne peut faire ce travail à leur place. On ne peut que rappeler qu’il y a déjà eu des tentatives de réformes de l’Islam dans l’histoire.
L’Islam en Syrie était surtout d’inspiration soufie, modérée. Cela a changé avec l’arrivée des Frères Musulmans dans les années 1950 à 1970, manipulés par l’Égypte et l’Arabie Saoudite.

Une guerre plus mondiale que seulement syrienne

On la nomme la guerre de Syrie mais 90 pays y sont impliqués par leurs ressortissants (belges, français, mais aussi japonais, chinois,…) : c’est une guerre mondiale qui ne dit pas son nom. Personne n’est en mesure de résoudre la crise à lui seul, même si Bachar el Assad quittait le pouvoir.
Des blocages se font et se défont selon les décisions de la Turquie, du Qatar, de l’Arabie Saoudite (soutenant les rebelles) ou de la Russie (soutenant le Président)...
La Syrie a toujours occupé une place centrale au Moyen Orient : au niveau religieux (entre sunnisme et chiisme), au niveau géopolitique (sur le trajet des pipe-lines transportant le gaz naturel vers l’Europe).
La Syrie est maintenant un pays divisé : au nord la région à majorité kurde (région historique des Syriaques), les régions occupées par l’EI, par l’armée du Président Assad, par Al Nosra, par les Frères Musulmans et les différents groupes islamistes « modérés ».

Tenter de surmonter les traumatismes

Le Père Nawras relève que les traumatismes sont profonds car chacun est touché au sein de sa propre famille, de son peuple, de son pays. Les Syriens ne sont plus les mêmes. Beaucoup de chrétiens ou musulmans ont vu tellement d’horreurs qu’ils en perdent la foi. Il faut les soutenir au niveau pastoral, développer la résistance spirituelle, donner le témoignage d’une manière d’être, d’accueillir. Quand on subit la violence, quand les frustrations augmentent, soit on prend les armes, soit on s’engage pour essayer de changer les choses.

Le JRS (Jesuit Refugee Service), dont les missions sont d’« accompagner, servir et défendre » agit sur le terrain par un travail d’assistance directe (aide alimentaire et non alimentaire), de soutien médical (60% des infrastructures de santé publique sont détruites en Syrie), de soutien et d’accompagnement d’enfants traumatisés de toutes religions, classes sociales et groupes politiques (soutien scolaire, activités… auxquelles se joignent aussi des adultes, un espoir pour l’avenir). Et ce, avec l’appui précieux de Caritas Luxembourg.
Il y a actuellement 8 Jésuites en Syrie (un prêtre a été enlevé, un autre tué), avec un réseau de collaborateurs qui représente 500 personnes environ.

Constats

La Syrie de demain ne sera plus jamais celle de 2011.
Les islamistes, s’ils arrivent au pouvoir, veulent un projet de société régi par la loi islamique, avec plus ou moins de rigueur selon les tendances, en ce qui concerne la société civile, la liberté religieuse… Les islamistes modérés, une contradiction en soi, n’existent pas.

La crise du Moyen Orient est aussi au cœur de l’Europe, non seulement avec l’arrivée des réfugiés. Il est évident qu’il faut accueillir les réfugiés - qui doivent être conscients de leurs droits mais aussi de leurs devoirs - tout en faisant preuve de vigilance car parmi eux se glissent probablement des islamistes.

Le Père Nawras a également posé la question de l’attrait de l’EI, de cette anti-culture, sur des jeunes de 3e génération en Europe. Il y voit l’effet du matérialisme, de l’immédiateté, du manque de spiritualité et de transcendance ambiants, un rejet de notre manière de faire église, de faire société en Europe. Les terroristes ne sont pas que des jeunes marginalisés, beaucoup viennent des classes moyennes à très aisées.

Tous sont victimes, tous ont peur en Syrie. Le Père Nawras a évoqué en conclusion la question de cette souffrance commune qui, si elle est reconnue par chacun, pourra peut-être un jour être un moyen de réunifier le pays...

La discussion s’est poursuivie encore longtemps après ce témoignage engagé et de première main, lors d’un bien sympathique verre de l’amitié.

Dominique von Leipzig


 
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